Le contrôle social dans 1984



 Introduction

    Le contrôle social regroupe l'ensemble des mécanismes sociaux mis en place pour réguler les comportements individuels et collectifs. Il vient complèter la socialisation qui, par un processus d'intériorisation des normes débutant dès le plus jeune âge, assure une certaine homogénéité et cohésion sociale. Le contrôle social est présent dans toutes les sociétés humaines mais différe en fonction du régime en place, du mode d'organisation et de l'idéologie. Nous nous sommes intéressés au contrôle social dans les régimes totalitaires en nous appuyant sur le film 1984 réalisé par Michael Radford en 1984. Ce film est basé sur l'un des ouvrages majeurs de George Orwell, publié en 1949 dont le titre a été repris pour l'oeuvre cinématographique et sur lequel nous nous sommes appuyés pour approfondir notre étude. Dans un premier temps, nous ferons une présentation de George Orwell, de son livre et du contexte dans lequel il a été écrit. Ensuite, nous verrons comment les normes et les idées sont véhiculées. Enfin, nous étudierons les instruments du contrôle social dans 1984.


I - L'ouvrage de George Orwell


1) Présentation de l'auteur

    George Orwell, de son vrai nom Eric Arthur Blair, est un écrivain anglais né en 1903. Après avoir fait ses études dans de prestigieuses écoles anglaises, il s'engage dans la police impériale en Birmanie en 1922. En 1927, il donne sa démission et en fini ainsi avec ce qu'il qualifie de « cinq années d'ennui au son des clairons ». A la fin de cette même année, il enquête sur les conditions de vie des pauvres de Londres afin de chasser ses remords d'avoir « été l'éxécutant d'un système d'exploitation et d'opression ». Ses travaux sur les vagabongs, clochards et prolétaires et l'étude de la misère et de l'injustice le mènent à se ralier à la cause socialiste. Cela se confirme lorsqu'il choisit de partir à Barcelone à la fin de l'année 1936, durant la Guerre d'Espagne. L'expérience du front et des luttes contre le pouvoir fasciste le poussera à dénoncer le totalitarisme et à soutenir le socialisme démocratique. Ainsi, en 1940, faute de pouvoir partir sur le front en tant que soldat à cause de problèmes de santé, il s'engage dans la Home Guard, une milice volontaire mise en place par l'Etat dans le but de repousser une éventuelle invasion nazie. Après avoir été producteur durant deux ans à la BBC, il devient, en 1943, directeur des pages littéraires de l'hebdomadaire de la gauche travailliste The Tribune dont il démissionne en 1945. Il devient alors envoyé spécial de The Observer et a pour mission de commenter la vie politique française et allemande. Lorsqu'il apprend que sa femme est décédée, il rentre à Londres et commence à rédiger 1984 qu'il publie en 1949. Il meurt en 1950 d'une tuberculose.

    Parmis ses ouvrages les plus connu, on retrouve, par ordre de publication, Dans la dèche à Paris et à Londres, intitulé également La vache enragée, son premier ouvrage, en 1933, Une histoire birmane, en 1934, La ferme des animaux, en 1945, 1984, en 1949, et enfin Essais, articles et lettres, publié à titre posthume en 1968.


2) Le contexte historique

    Orwell situe son histoire dans un Londres dévasté comparable à celui de la fin de la Seconde Guerre Mondiale caractérisé par les ruines, les pénuries et les rationnements. Le régime totalitaire de 1984 est nettement inspiré du système soviétique. On y retrouve ainsi un Parti unique, un culte de la personnalité, des parades et manifestations « spontanées », des slogans, des affiches géantes, des camps d'endocrinement pour la jeunesse et des lieux de rééducation pour les personnes jugées déviantes. Ces éléments sont similaires à ceux que l'on peut retrouver dans d'autres formes de totalitarisme comme le nazisme et le fascisme. Néanmoins, on ne peut pas remettre en cause les convictions socialistes d'Orwell. S'il place le socialisme comme base de son Etat totalitaire dans 1984, c'est qu'il dénonce une certaine forme de socialisme anglais qu'il suspectait de d'indulgence envers Staline.Par ailleurs, une autre référence au modèle soviétique réside dans la figure de l'« Ennemi du Peuple ». Prénommée Goldstein dans le film, elle se rapporte au personnage historique de Léon Trotsky (illustration), autant dans le fait qu'ils s'opposent tous deux au pouvoir que dans le détail des ressemblances physiques. En conclusion, on peut affirmer que 1984 de George Orwell est le reflet de la société anglaise et de ses craintes au sortir de la Seconde Guerre Mondiale.


3) L'histoire de 1984

    Trois États totalitaires en conflit se divisent la planète suite aux guerres nucléaires des années 1950: l'Eurasia, l'Estasia et l'Océania. L'Eurasia regroupe l'Europe et la Russie, l'Estasia représente la Chine, l'Inde, la Mongolie, le Tibet et le Japon et enfin l'Océania qui compte les Amériques, le Royaume-Uni, l'Océanie et le Sud de l'Afrique. Ce dernier bloc est sous l'égide et le contrôle de Big Brother. Cette entité dont l'existence n'est en réalité pas vérifiée est, malgré cela, présent partout et à chaque instant. Ses portraits figurent sur les murs de la ville, des habitations et des lieux de travail. A la tête de cet État dictatorial, un Parti unique trône, l'« Angsoc », représentant les classes dominantes, Parti Intérieur. Le Parti Extérieur correspond à la « caste » intermédiaire composée des travailleurs « adhérant » au Parti. Le dernier groupe, les Prolétaires, se constitue de la majorité (environ 85 %) de la population et se trouve dans la misère.

    Winston Smith, 39 ans, membre du Parti Extérieur, travaille à Londres au Ministère de la Vérité. Son emploi consiste à remanier l'Histoire en fonction des volontés du Parti. Cependant, Winston n'a pas le comportement désiré par les dirigeants. Il va jusqu'à écrire, à l'abri des regards, les critiques qu'il émet au sujet de l'autorité, ce qui représente un crime de trahison. Winston augmente son degré de déviance lorsqu'il tombe amoureux de Julia, une jeune femme rencontrée au ministère. Aimer et avoir des relations sexuelles étant un crime, Winston et Julia se mettent en danger. Ils ont conscience qu'ils devront payer le prix de leurs agissements tôt ou tard mais rêvent d'un renversement du pouvoir totalitaire.

II - Transmission des normes et diffusion des idées


    Afin de comprendre comment fonctionne le contrôle social dans la société créée par George Orwell dans 1984, nous allons commencer par nous intéresser à la façon dont les normes et les valeurs sont véhiculées et enseignées. Pour cette première partie de l'étude, nous allons, pour chaque point à développer, nous référer au travail de la sociologue Hanna Arendt et à son ouvrage Les origines du totalitarisme. Elle y donne une définition du régime totalitaire et cite les éléments sociaux qui le caractérise. Cela va nous permettre, non pas de montrer que l'Océania est un Etat totalitaire car c'est un fait avérer, mais de comprendre comment la socialisation et les idées sont organiser selon les volontés du pouvoir. II - Transmission des normes et diffusion des idées

1) Socialisation des individus

    La socialisation est le processus par lequel un individu apprend et intériorise les différents éléments de la culture du groupe dans lequel il vit. Cela doit permettre la cohésion de l'ensemble des individus. Ceux-ci vont donc se regrouper derrière des valeurs communes.
    Cette socialisation passe notamment, pour les plus jeunes, par des camps où ils sont embrigadés. Ces camps pour la jeunesse font partie des caractéristiques qu'Hannah Arendt attribue aux sociétés se trouvant sous un régime totalitaire. Les jeunes y apprennent le maniement des armes, le développement de la force physique, la stratégie militaire et surtout la doctrine du pouvoir en place. Le but de ces camps est de former une base de recrutement pour les armées ainsi que, effet plus pervers, insinuer la peur de la délation dans les foyers. George Orwell aborde cet aspect lorsque son personnage Winston aide une de ses voisines. Les enfants de celle-ci s'amusent à accusé Winston de « Traître » et de « Criminel de la Pensée » (p.37). « Vous êtes un traître, hurla le garçon. Vous trahissez par la pensée! Vous êtes un espion eurasien! Je vais vous fusiller, vous vaporiser,[...] » (p36). On constate aisément qu'ils ont parfaitement intégré les normes imposées par le régime et qu'ils comptent bien, lorsqu'ils seront plus agés, les faire respecter. Ces enfants sont reconnaissables par leur uniformes, « Ils étaient tous deux revêtus du short bleu, de la chemise grise, et du foulard rouge qui composait l'uniforme des Espions. ». Cet uniforme a fonction de signe raliement des enfants au Parti, tout comme la combinaison bleu des adultes qui est l'uniforme officiel du Parti.

    La socialisation passe ensuite par l'usage du « novlangue », la langue officielle de l'Océania. Cela va introduire l'idée de volonté d'une pensée unique au sein du pays. En effet, dans les appendices de 1984, intitulés « Les principes du Novlangue » Orwell nous livres ces mots « Le but du Novlangue était, non seulement de fournir un mode d'expression aux idées générales et aux habitudes mentales des dévots de l'Angsoc, mais de rendre impossible tout autre mode de pensée. ». Cette nouvelle langue se forme sur celle d'origine. Mais l'invention de nouveaux mots, l'élimination des mots indésirables et la suppression du sens secondaire des mots aboutissent à l'appauvrissement du vocabulaire qui lui-même permet la diminution du domainde la pensée. Tout est organisé pour faciliter l'instauration de la pensée unique.

    Selon Hannah Arendt, dans les sociétés en proie au totalitarisme, l'identité sociale propre à chaque individu disparaît pour laisser se développer le sentiment d'appartenance à une masse. La dévotion au chef et à la nation devient dès lors la seule raison d'être de ces personnes qui en arrivent parfois à un réel fanatisme. Ainsi, dans 1984, on assiste à des scèmes étonnantes où la foule scande le nom de Big Brother, prie en son nom. Il est presque érigé en une figure religieuse. Il y a un veritable culte de la personne de Big Brother, et de ce fait, du Parti. Big Brother est omniprésent, on le trouve sur des affiches dans la rue, sur le « télécran » de son logement à celui de son bureau, en passant par celui du réfectoire. Big Brother surveille, il protège: « Big Brother semblait s'élever, protecteur invincible et sans frayeur dréssé comme un roc contre les hordes asiatiques » (p. 27).

    Une autre caractéristique des régimes totalitaires est la chasse menée aux opposants et la haine que les affiliés au pouvoir ont pour eux. On retrouve très clairement cette facette dans l'oeuvre d'Orwell avec le personnage de Goldstein. Ancien meneur du Parti, il est aujourd'hui considéré comme l'Ennemi du Peuple après avoir tenté de renversé le Parti. « Il était le traître fondamental, le premier profanateur de la pureté du Parti. Tous les crimes subséquents contre le Parti, trahison, actes de sabotage, hérésies, déviations, jaillissaient directement de son enseignement » (pp.23-24) .Désormais, il provoque chez tous les membres du Parti du dégoût, des cris de frayeur et de rage à chacune de ses apparitions aux Deux Minutes de la Haine.

2) Politique et propagande

    Hannah Arendt établie comme un point important du totalitarisme le fait que les structures administratives soient réduites à un nombre le plus restreint possible mais avec des pouvoirs importants. Ainsi, dans 1984 on constate que le pouvoir politique est délégué à quatre ministères (Ministère de la Vérité, de la Paix, de l'Abondance et de l'Amour).

 

    Cependant, la particularité de ces ministères réside dans l'inadéquation flagrante entre le nom d'un ministère et sa fonction ou le rôle qu'il a à remplir. Le Ministère de la Vérité est en charge de la gestion des divertissements, de l'information, de l'éducation et des beaux-arts. C'est lui qui gère le remaniement de l'Histoire selon les volontés du pouvoir et qui camoufle donc la vérité. Le Ministère de la Paix s'occupe de la guerre, ici le décalage est indéniable. Le Ministère de l'Abondance est responsable des affaires économiques. Le terme « Abondance » est loin d'être approprié quand on sait que le pays est en proie à la crise, au rationnement et à la misère.Enfin, l'exemple le plus frappant est Le Ministère de l'Amour qui est chargé du respect de la loi et de l'ordre. Au décalage entre les termes « amour » et « ordre », s'ajoute un écart entre le nom et ce que le batiment lui-même inspire (Citation page 15). Cependant, on peut supposer que le terme « amour » est une référence à l'amour que les membres du Parti doivent partager pour Big Brother. Lorsque l'on prend en compte l'ensemble de ces ministères et le décalage entre leur nom et leur fonction, il est permis de penser que le pouvoir, en utilisant des termes innapropriés, cherche à dissimuler encore une fois la réalité afin qu'aucune opposition ne se mette en place, et donc que la pensée unique soit conservée.

    Cette propagande se poursuit avec le martelage permanent que les membres du Parti subissent. Tout au long de la journée, il sont accablés de nouvelles du front, de bilans de la situation économique ainsi que des témoignages des ennemis arrêtés par la Police de la Pensée et jugés. Les nouvelles du front sont toujours de bonnes nouvelles, il n'y a jamais de défaites. La situation éconnomique s'améliorerait constament et enfin, les opposants reconnaissent tous que les actions qu'ils on mené ou dont on leur attribut la responsabilité ont été des erreurs et que le Parti est bienfaiteur. Ce flot incéssant de nouvelles ne laissent pas le temps aux individus de penser par eux-mêmes. Ceux-ci absorbent l'idée que le Parti sert leurs interêts sans se poser de questions. Chacune des nouvelles mesures prisent par les ministères sont vues comme bénéfiques alors qu'en réalité elles les assujétissent d'avantage. C'est le cas pour la création du Novlangue par exemple. De plus, les slogans sont des non-sens à part-entière: « La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance c'est la force. ». La propagande véhicules des idées érronées et la fréquence de ces moments de propagande empêche les gens de se forger leur propre opinion.


    On constate donc que tout est mis en place par le pouvoir politique pour garantir la pensée unique et la contrôler. Il s'efforce de régir l'ensemble de la société ainsi que tous les aspects de la vie des individus. Comme toute socialisation, le but est de formater les individus en leur faisant intégrer des normes afin d'assurer la cohésion du groupe. Mais, comme dans toute les sociétés, l'instauration de normes implique la création de la déviance définit en opposition à ces normes.

II - Les instruments du contrôle social


    Hannah Arendt affirme que l'une des caractéristiques essentielles des régimes totalitaires est la présence d'un parti pollitique unique controlant l'Etat. C'est très clairement ce que l'on retrouve dans 1984. L'Angsoc est le seul parti politique existant et son contrôle sur les individus s'insinue dans chaque parcelle de la vie des membres du Parti. Dans un régime totalitaire, les règles et la surveillance sont plus fortes que dans un régime démocratique. Dans le livre et le film, on remarque le poids qui pèse sur les individus. Le contrôle social se fait évidemment à travers le jugement par rapport à des valeurs et des normes mais aussi par des règles formelles et des agents de contrôle.

1) Surveillance, prohibition et falsification

    La première forme concrète traduisant le contrôle social exercé par l'autorité du « Parti » concerne un contrôle technologique: le « télécran ». Cet écran est en fait à la fois surveillant de chaque individu et contrôleur de pensée. Il s'agit d'écrans placés partout qui permettent de voir chaque personne où qu'elle se trouve (domicile, travail, rue, bars...) et aussi de diffuser un même programme pour tous, dictant le rythme de la journée, les valeurs fondamentales du régime et dénonçant toute forme de rébellion. Le « télécran » peut être évité en allant dans des endroits méconnus ou des recoins hors du champ de l'écran mais s'il est présent, on ne peut pas l'éteindre, ni lui désobéir. Seuls certains privilégiés, membres du Parti Intérieur, peuvent avoir la possibilité d'éteindre cet appareil de surveillance et de propagande. Le contrôle est ainsi poussé à son apogée car la surveillance fait partie du quotidien, chaque individu est considéré comme un potentiel déviant.
  
    Une autre forme de contrôle s'effectue grâce au rationnement. En effet, l'individu n'est plus libre de consommer. Des rations pour chaque produit sont énoncées. Ainsi, la production est le monopole du régime en place car les ressources sont issues de cette institution totalitaire. On note les quantités très strictes de chaque produit et leur origine: « cigarettes de la victoire », « gin de la victoire ». Possèder des objets ou produits provenant de tout autre origine est devenu interdit. Chaque membre de ce système consomme ce que lui a dicté Big Brother. On peut ainsi remarquer que le contrôle social dans une institution totalitaire s'effectue aussi par voie économique et qu'un individu n'est même plus libre de manger ou boire ce qu'il souhaite.


    Mais ces instruments de contrôle paraissent presque minimes lorsque l'on s'aperçoit que Big Brother gère même les affaires familiales et conjugales. En fait, le culte de cette toute puissance symbolisée par Big Brother a débouché sur une idéologie dénonçant toute forme de conjugalité et prônant une destruction de la famille. Le contrôle social interfère dans les sentiments même si ceux-ci paraissent difficilement contrôlables. Existe un véritable dénit de la famille et une volonté de la faire disparaître. Quant aux relations amoureuses, elles sont inconcevables, les relations d'ordre sexuel sont totalement interdites. L'amour et le sexe sont totalement banît car représente un crime de trahison. Le seul amour possible est envers « B. B. », il faut aimer le Parti et se devouer à lui. La famille n'est plus la base de la société mais une faiblesse. La reproduction de la population est envisagée par voie artificielle afin d'éviter tous rapports entre hommes et femmes autre que professionnels. L'objectif est d'éradiquer l'« orgasme » et les rapports familiaux qui nuisent aux « besoins du Parti » afin de périmer la cellule familiale extérieure aux exigences de la société.


    Une autre forme de contrôle social apparaît très forte et très inquiétante. Il s'agit en fait d'un contrôle du temps, de l'histoire. L'oppression est telle qu'elle agit par manipulation de l'histoire. On se rend compte à travers une falsification des documents, une censure de la presse et des objets se rapportant au passé de l'impact du totalitarisme sur les mentalités. Tout se qui s'est passé avant doit être supprimé, ou en tout cas modifié. Par exemple, quand l'Océania déclare la guerre à l'Estasia , tout trace écrite de l'ancienne alliance doivent disparaître. Ce contrôle passe par l'effacement des marques du passé et une prohibition culturelle. Il est interdit de lire d'autres ouvrages que le « dictionnaire novlangue » et d'écrire. Les mémoires sont touchées et ainsi le présent. Je fais référence à un passage du film qui reflète cette idée: « si l'on coupe un homme du passé, on le coupe des autres hommes ». L'objectif est d'éviter les souvenirs, les relations intergénérationnelles, le travail de mémoire, les consciences collectives rattachées aux valeurs passées. Au tout début du film de M. Radford, sont inscrits ces mots: « qui contrôle le passé, contrôle le futur, qui contrôle le présent, contrôle le passé ». C'est tout à fait ce que l'autorité du Parti Intérieur et la figure de Big Brother veut faire: aliéner les populations au point qu'elles se rapportent au présent qu'on leur impose. Si bien que les individus n'ont même plus réellement conscience du temps, il estime le temps à ce qui leur semble probable car il n'ont plus de repères. George Orwell écrit (p. 18): « par les temps qui coraient, il n'était possible de fixer une date qu'à un ou deux ans près ».


    Pour conclure sur ces instruments de contrôle omniscients et cette pesanteur sociale, je citerai un passage du livre qui nous fait comprendre le phénomène « Big Brother ». Orwell écrit (p.41): « Toujours ces yeux qui vous observaient, cette voix qui vous enveloppait.[...]Vous ne possédiez rien, en dehors des quelques centimètres cubes de votre crâne. ».

2) La répression

    Un contrôle social nécessite des agents qui font appliquer des sanctions en conséquence de comportements dit déviants pour garantir la conformité des membres d'une société à la la norme. Dans 1984, l'acteur du maintien de l'ordre est la Police de la Pensée. C'est un groupe d'individus dévoués au Parti qui sont parfois visibles mais aussi infiltrés. Cette organisation traque le moindre soulèvement mais surtout arrête toute personne dérogeant à la règle. La police de la Pensée est rattachée au ministère de l'Amour qui, à l'opposé de nom, a pour objectif de faire respecter l'ordre et les lois. Ce système de répression est réellement un instrument du contrôle social par la réaction que son existence engendre. En fait, ce n'est pas une simple police qui traquerait les déviants mais un réel mouvement d'oppression idéologique et sociale. De par son infiltration, personne ne sait qui fait partie de la police de la Pensée, tout le monde soupçonne tout le monde. La police de la Pensée est en fait très symbolique car on sait qu'elle représente le respect des valeurs du Parti sans savoir qui l'incarne avant d'y être confronté. De plus, cette organisation autoritaire ne s'occupe pas simplement des cas de transgression de la loi mais analyse les comportements des individus. Elle étudie la capacité d'une personne à être dévouée au Parti ou au contraire la probable resistance d'un individu vouée à l'acte déviant. Ainsi, on comprend alors son nom, elle arrive à cerner les pensées différentes des individus. Winston, agissant comme déviant, avait été repéré comme peu fiable avant même qu'il n'en prenne conscience. La police de la Pensée veillant au respect des normes imposées par le régime a pour fonction d'arrêter tous les criminels de la pensée, c'est-à-dire les individus qui ont des sentiments d'amour envers d'autres personnes que Big Brother, ceux qui écrivent, lisent, consomment, pensent autrement que le Parti, ont des rapports sexuels, détiennent des objets du passé, etc... Finalement, on peut référer la police de la Pensée aux S.S. dans le régime nazi, à une sorte de milice du Parti.

    Suite à une éventuelle arrestation pour cause de non respect de la loi ou de l'ordre social, la repression va plus loin. En effet, on assiste dans ce livre et ce film à des pratiques plus que totalitaires. L'interpellé subit la torture entrainant ou pas la mort , la pendaison ou la fusillade. Tout ce monde horrifiant de pratiques repressionistes se déroule au Ministère de l'Amour et est bien entendu méconnu du reste de la population. Au siège de la police de la Pensée, les « criminels » sont victimes d'enfermement et de torture mentale et physique. C'est ce qui est appelé la rééducation. L'esprit de l'individu ayant dévié de sa trajectoire, il doit être repris en mains. La torture consistant à l'écartèlement et l'injection de charges électriques directement dans le cerveau ajouté à une oppression psychologique débouchant sur une perte de toutes valeurs morales, de sens commun et de sentiments. Le torturé en ressort « une épave vide de sentiments et de dignité ». Pour les plus résistants, la police de la Pensée réserve une torture toute particulière à chaque individu, connaissant ses craintes, ses faiblesses, ses sentiments, ses souvenirs. L'objectif de la torture est d'aboutir à une admiration du criminel envers Big Brother et le Parti, à une acceptation des normes et valeurs du régime, le reniement de ses actes et la suppression des sentiments. C'est une sorte de « re-socialisation ». On retrouve ici les terribles techniques pratiquées lors de l'Inquisition et des régimes nazi et stalinien.


    Ces pratiques de répression traduisent une idée maîtresse du livre. Dans le régime totalitaire de 1984, on remarque que tout est basé sur la correction du passé . D'abord, on retrouve cela avec la falsification des documents, les informations sont modifiées alors qu'elles sont immédiatement détruites. La rééducation des individus criminels par la pensée suit le même principe de correction, mais il s'agit là de l'esprit humain. On remarque que, malgré la torture subie, les individus sont souvent tués. On peut comprendre que le principal n'est pas le fait d'être condamné ou de disparaître mais qu'il ne reste plus aucune trace de dérèglement dans ce système autoritaire. Toute pensée « impure » doit être effacée, même avant la mort. L'idéologie est très poussée, on impose une pensée unique jusqu'à la mort. L'idée traduite ici est que « le Parti est immortel » comme le dit dans le film le personnage d'O'Brien, membre de la police de la Pensée.


Conclusion

    Il ressort de cette étude que le contrôle social est très présent dans les sociétés totalitaires au point d'aboutir à une aliénation totale des individus et au primat incontestable du groupe. On se rend compte dans 1984 que même une dictature peut créer une conscience collective avec des valeurs communes qu'elle dirigera néanmoins en sa faveur. Le contrôle social établi dans une telle société n'est pas si lointain de celui auquel nous sommes aujourd'hui confrontés. Nous pouvons effectuer certains parallèles entre les instruments de contrôle social présents dans l'ouvrage et dans nos propres sociétés. Ainsi, la vidéosurveillance et le réseau Echelon, s'ils sont combinés, peuvent s'apparenter au « télécran » et les fichiers d'administration aux matricules des individus. Plus inquiétant, nous pouvons aussi retrouver, même s'il est moins prononcé, un certain contrôle de l'Histoire. Par exemple, la reconnaissance et l'apprentissage de faits historiques comme la Shoah ou les actes commis par les soldats français durant la guerre d'Algérie furent dissimulés au plus grand nombre.

    Le spectre du totalitarisme n'est donc pas inexistant dans nos sociétés modernes. Après le visionnage du film ou la lecture du livre, un doute s'installe sur la menace potentielle qui réside dans le développement et l'usage de nouvelles technologies. On peut s'inquiéter de voir une émision de télé-réalité porter le nom de « Big Brother » quand on sait ce qu'il représente et les valeurs qu'il véhicule.