La Communauté Homosexuelle:

Vers une remise en cause du genre?



Introduction

Notre enseignement portant sur la problématique du genre, il nous est paru judicieux de s'intéresser à un thème controversé portant sur la sexualité. Là où les rapports de sexes font le plus débat, c'est en matière d'homosexualité. La condition homosexuelle a beaucoup évolué ces dernières années, se dirigeant vers une plus large tolérance. Cependant, l'acceptation est loin d'être pleine et entière et trouve ses limites dans les préjugés et les stigmates dont continuent d'être victimes, à une moindre échelle, les homosexuels. Avec tous les stéréotypes qui circulent à leur sujet, il est difficile de savoir comment dissocier le vrai du faux. Les homosexuels sont-ils nécessairement tous des « folles éfféminées » ou des « camionneuses poilues »? Notre enquête a pour ambition de cerner comment le genre se traduit dans les identités homosexuelles et ce que devient la répartition sexuée des rôles. Et si l'avènement de la communauté homosexuelle pouvait remettre en cause les normes de genre établies ?


I - L'homosexualité, histoire et concepts

1) L'évolution historique de l'homosexualité.

    L’homosexualité, ou du moins les pratiques homosexuelles, existaient déjà dans l’antiquité. Cependant le terme « homosexualité » n’est apparu qu’au XIXème siècle, sous la plume de Karl Maria Kertbeny, dans le cadre de la définition et du classement psychiatrique des déviations sexuelles. Antérieurement à ce terme, la distinction hétérosexuel/homosexuel était peu répandue, au profit de celle entre actif et passif, comme durant l’antiquité par exemple. Si les pratiques homo érotiques étaient tolérées durant l’antiquité, elles étaient très codifiées. Ainsi, dans la Grèce Antique, ces pratiques faisaient partie de l’éducation des adolescents. Cependant, avec l’avènement du christianisme, cette tolérance a totalement disparue.

    Durant le Moyen-Âge et jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, en France et dans toute l‘Europe, l’homosexualité devient répréhensible et passible de la peine de mort, notamment durant l’Inquisition, au XIIIe siècle. Il faut attendre les Lumières pour qu’une dépénalisation de la pédérastie soit abordée, la première fois par Jeremy Bentham en Angleterre. La France est le premier pays à dépénaliser l’homosexualité en 1791. Les homosexuels ne seront plus soumis à la peine de mort jusqu’à ce que sous le régime du Reich, certains soient déportés.

    Cependant, à cet époque, l’Allemagne nazie n’est pas la seule à pénaliser l’homosexualité et à la considérer comme une maladie mentale. Sous le régime de Vichy, la relative acceptation de l’homosexualité fut remise en cause lorsque l’âge de la majorité sexuelle passa à 21 ans contre 15 ans pour les hétérosexuels. Dans le même élan, Staline prévoit l’emprisonnement et la déportation des homosexuels, des dispositions pénales qui ne seront abrogées que dans les années 1980. On retrouve ce type de mesures en Espagne sous Franco, en Italie sous Mussolini, en Corée du Nord ou encore à Cuba. Il faut attendre 1973 pour que l’homosexualité soir retirée de la liste des maladies mentales. Cependant, la question de l’origine de l’homosexualité fait débat. Certains prétendent qu’elle est innée alors que d’autre suggèrent qu’elle apparaît très tôt dans la vie de l’individu. La loi promulguée sous Vichy en 1942 criminalisant l’homosexualité a été maintenue à la libération et n’a été abrogée qu’en 1981 par François Mitterrand. Depuis, on est passé d’une condamnation de l’homosexualité à une condamnation de l’homophobie.

    Jusqu'à la fin de la révolution sexuelle des années 1960, il n'y avait aucun terme largement connu pour décrire les personnes de ces groupes autres que les termes employés par la communauté hétérosexuelle tel que « le troisième genre ». En service avant la deuxième guerre mondiale, ce terme ne fut plus utilisé après celle-ci. Pendant que les homosexuels commençaient à s'organiser pour les mouvements sociaux de la communauté, ils ont eu besoin d'un terme indiquant qui ils étaient d'une manière positive. Le premier terme utilisé, « homosexuel », a porté trop de bagages négatifs et a été remplacé par « gay ». Pendant que les lesbiennes se forgeaient leur propre identité, les termes « gay » et « lesbienne » sont devenus plus communs. Par la suite, les transexuels ont également exigé leur identification comme une catégorie légitime. En même temps, les bisexuels ont aussi commencé à définir leur propre identité.


    On a alors assisté à l’apparition de l’acronyme « LGBT » qui est devenu de plus en plus commun à partir du milieu des années 1990 et est, de nos jours, si traditionnel qu'il a été adopté par la majorité des lesbiennes, gays, bisexuels, et des groupes de transexuels. LGBT est l'acronyme de « Lesbian, Gay, Bisexual and Transgendered people » et est adaptée en français en « Lesbienne, gay, bisexuel et transgenre ». Beaucoup de variantes existent, les plus communes comportant un Q pour "Queer", un A pour « Asexuel » ou « Anthrosexuel », I pour « Intersexe », ou un P pour « Pansexuel » ou « Polyamour ». Il permet de parler de la communauté comme un ensemble, tout en gardant les spécificités de chacune des ses composantes.

2) Une sociologie de l'homosexualité

    Si l'on veut dresser un portrait sociologique de l'homosexualité il faut faire référence à certains auteurs qui ont fait un premier bilan de la question. D'un point de vue sociologique, pour aborder les questionnements sur l'homosexualité, une définition de celle-ci paraît nécessaire. De plus, il faut s'interroger sur le rôle des genres et à l'acceptation de l'homosexualité.

    Jacques Corraze revient sur la définition de l'homosexualité. Pour lui, opposer le sexe de nature biologique et la sexualité qui est du ressort de facteurs sociaux serait une « 
maladresse stratégique » de la sociologie. Selon lui, on doit envisager trois déterminations. Tout d'abord, il faut s'intéresser à l'orientation sexuelle, c'est-à-dire à l'objet ou l'individu associé au désir et déclencheur de l'orientation homosexuelle. Ce sont les fantasmes, les sentiments (affects spécifiques) et l'activité proprement dite qui vont déterminer l'orientation homosexuelle. Ensuite, le rôle du genre est primordial, selon lui. Il s'agit en fait de l'ensemble des attitudes et des comportements qu'une culture déterminée attend d'un individu conformément à son sexe biologique. Ici, on doit faire référence au théories d'Ulrichs et de Gide qui affirment la présence de l'âme de l'autre sexe, de son habitus, de son essence chez les individus homosexuels selon un processus inné et « naturel ». De cette manière, si un individu est orienté vers les hommes, c'est qu'il est quelque part une femme et inversement. Ulrichs impose la notion d'un genre inversé comme indissociable d'une orientation sexuelle vers le même sexe. Il définit ainsi un troisième sexe, « une âme de femme incluse dans un corps d'homme » et un quatrième sexe, « une âme d'homme incluse dans un corps de femme ». Gide, quant à lui, oppose pédérastie sans efféminement à la théorie de « l'homme-femme ». En troisième point, il faut s'attarder sur l'identité sexuelle. La reconnaissance par le sujet lui-même de sa qualité d'homme ou de femme, c'est-à-dire son degré de masculinité ou de féminité a aussi, d'après Jacques Corraze, son importance. L'homosexuel ne doit pas uniquement se reconnaître homme ou femme mais y ajouter un autre attribut: s'accepter comme homosexuel. Jean-Baptiste Coursaud définit qu'être homosexuel, c'est être attiré par une personne de son propre sexe. Pour lui, on a assisté à une vulgarisation des termes d'homosexualité et d'hétérosexualité au début du XXème siècle pour certains c'est un moyen de légitimer une relation sexuelle et affective d'un individu pour une personne de même sexe mais pour beaucoup c'est une manière de catégoriser un comportement dit déviant.

    Toute culture, d'après Corraze, détermine un rôle des genre, c'est-à-dire un comportement attendue de chaque sexe biologique. Ce rôle se traduit par la représentation de chacun de la masculinité et de la féminité. La communauté homosexuelle devra alors subir les stéréotypes car ceux-ci permettent à un groupe social d'intégrer les individus dans une catégorie dont ils portent les caractéristiques. L'homosexuel apparaîtra alors comme éfféminé et la lesbienne comme masculine. Si l'on reprend les données de Tarris, 40% des homosexuels s'estiment moins viril contre 7% seulement des hétérosexuels et 30% s'estiment plus féminins pour seulement 19% d'hétérosexuels. Pour continuer dans les apports statistiques, Bieber nous dit que 40% des homosexuels ont éprouvé le désir d'être femme dont 16% étaient « efféminés ». Selon les travaux de Kenyon, 29,3% des lesbiennes revendiquent une identité féminine contre 96,7% des hétérosexuelles. Saghir et Robins ont quant à eux démontré que 58% des lesbiennes s'identifient comme masculine ou neutre pour 0% des hétérosexuelles. D'après Lippa, certains homosexuels possèdent, en proportions variantes, des caractères masculins ou/et féminins qui les différencient des hétérosexuels. Certains sont plus masculins et plus féminins et d'autres ont l'un ou l'autre. Selon Rommel Mendès-Leite, Bruno Proth et Pierre-Olivier De Busscher, auteurs d'un ouvrage collectif sur l'homosexualité masculine, les identités sexuelles sont dures à cerner. Homosexualité, bisexualité, il préfèrent parler de non-hétérosexualité. Pour eux, les identités d'homosexuels, de bisexuels, d'hétérosexuels ne sont pas si bien séparées et ne prédéterminent pas des conduites ou pratiques propres. Selon Michèle Ferrand, même si la tolérance vis-à-vis de l’homosexualité et des homosexuels s’est agrandie, « leur perception sociale reste largement codifiée par la dualité hiérarchique des genres ». Ainsi, le gay efféminé et la lesbienne à l’allure masculine seront plus stigmatisés que le gay viril et la lesbienne féminine. On constate donc que plus on s’écarte des stéréotypes des genres masculin et féminin, plus l’acceptation est difficile. Toutefois, même dans la communauté homosexuelle, il reste des différences entre les sexes, notamment dans la façon d’envisager le couple. En effet, les femmes vont davantage rechercher des relations de longue durée. C’est l’aspect affectif qui domine. Les hommes eux, vont préférer la drague et le multi partenariat, l’aspect dominant est, chez eux, l’aspect sexuel.

    Jean-Baptiste Coursaud s'est dirigé vers le sujet de l'acceptation de l'homosexualité. Pour lui, « il n'y a pas un mode de vie homosexuel mais des multitudes de façons d'être et de vivre son homosexualité ». Il veut qu'on débarasse l'homosexualité de ses préjugés. Au début, l'homosexualité était perçue comme une maladie mentale, d'où est venue une stigmatisation et le développement de termes péjoratifs et d'injures pour qualifier les homosexuels. Aujourd'hui, les homosexuels ont su se réapproprier les injures pour être plus provocants et imposer leur existence. Les termes qualifiants les gays et les lesbiennes ont une dimension insultante, mais ces derniers les ont retournés à leur profit pour en donner un sens positif. D'après Coursaud, les individus ne deviennent pas tous homosexuels de la même manière, tout comme il y a diverses façons de vivre son homosexualité. L'origine de l'homosexualité n'est donc pas dans les gènes, selon lui, on ne naît pas homosexuel, on le devient. A ce sujet, le sociologue M. Pollak dit: « on ne naît pas homosexuel, on apprend à l'être. Être homosexuel implique une période d'initiation, d'apprentissage, qui se déroule entre le moment de la découverte du désir, le passage à l'acte et finalement le moment où l'orientation sexuelle est pleinement assumée, bien souvent seulement vers 30 ans. ». La découverte de l'homosexualité est vécue comme un choc car on n'y est pas préparé, la société ne fournit pas de modèles identificatoires. Rommel Mendès-Leite, Bruno Proth et Pierre-Olivier De Busscher définisse une situation de trouble dans laquelle se trouvent les hommes qui se découvrent des tendances homosexuelles. Cela peut s'exprimer dans le refus, la répulsion ou le dénigrement de soi. Ce problème provient de la difficulté des homosexuels à se séparer d'un modèle familial imposé par la société. Ils expriment la peur d'accepter la perspective d'une vie hors norme, hors de la fondation d'une famille traditionnelle.

    Selon Coursaud, révéler son homosexualité à soi-même comme aux autres, « faire son coming-out », permet une libération et une affirmation de soi. C'est le regard social qui établit une hiérarchie, une singularité entre l'amour hétérosexuel et l'amour homosexuel, toujours au détriment de la relation homosexuelle. La révélation de son homosexualité est, d'après lui, un processus de construction identitaire et d'épanouissement individuel. Il y a différentes manières de penser, d'incorporer sa sexualité dans sa propre construction identitaire. La sexualité comme l'identité sexuelle sont variées et changent parfois chez une même personne au cours de sa vie. La sexualité apparaît ainsi comme une part importante de l'existence et du bien-être, elle structure la construction identitaire et peut constituer un mode de vie. Pour Michel Foucault, « être gay signifie que ces choix se diffusent à travers toute la vie, c'est aussi une certaine manière de refuser les modes de vie proposés, c'est faire du choix sexuel l'opérateur d'un changement d'existence ». Enfin, Jean-Baptiste Coursaud souligne que la culture homosexuelle est hétéroclite. Le terme de « communauté gay » est repris par les homosexuels eux-mêmes pour imposer une visibilité mais il existe aujourd'hui une diversité de communautés homosexuelles.

    Mendès-Leite, Proth et De Busscher reviennent sur la difficulté d'acceptation de l'homosexualité. Pour eux, existe une auto-interdiction de divulguer sa différence, sous peine de conséquences sociales, professionnelles, familiales et amicales. Ils font une analogie entre rapport de genre et rapport sexuel car à travers la sodomie, on observe un trouble des identités car « l'actif » correspond à l'homme et le « passif » à la femme. La culture d'une domination masculine freine l'acceptation de son homosexualité: « il faudrait peut-être envisager les rapports entre les genres d'une autre manière et réinterroger les filiations entre sexe social et sexe biologique. Ce que le PACS, par sa mise en couple, propose également comme forme de contrôle est à prendre en compte dans la normalisation d'une homosexualité que la société désire « hétérosexuelle », semblable à soi ». L'acceptation de son homosexualité signifie donc un processus progressif de socialisation où l'individu incorpore progressivement les normes d'une minoritée instituée. Ces auteurs soutiennent l'idée d'un affrontement entre une hétérosexualité perçue comme conforme, saine et permettant une projection dans l'avenir et une homosexualité qui se résume souvent à des rencontres sans lendemain entre deux corps « déshumanisés ». Ils définissent le « coming out » comme un « rite d'institution d'entrée dans l'espace social homosexuel dont les normes spécifiques, construites en regard de l'hétérosexualité, sont incorporées progressivement ». Les homosexuels subissent les stigmates d'une société « hétérocentrée » où la domination masculine est présente dans les rapports sociaux et les rapports de genre. Dans la structure de la hiérarchie des sexes et des genres, il n'y a pas de place pour une vision « floue » des rôles de chacun. Pour reprendre l'exemple de la position sexuelle, lorsqu'un homme devient passif, il renverse les rôles de hiérarchie des genres, ce qui est difficilement acceptable dans un contexte de domination masculine. Mendès-Leite, Proth et De Busscher en viennent à dire que l'inversion des genres d'un des partenaires sert à maintenir l'hétérosexualité dans un couple de même sexe.

II - L'enquête sur la remise en cause du genre

    1) Cadres théorique et pratique de l'enquête

    La construction des identités de genre dans le schéma de vie non classique qu'est l'homosexualité est soumise à la diversité des situations et à la subjectivité des acteurs. Dans le cas de la communauté LGBT, on ne peut pas réfléchir en terme de globalité étant donné qu'aucune forme d'identité prédomine et que chacun se cherche un modèle identificatoire qu'il façonne en fonction de sa propre personnalité. Ainsi, nous n'avons pu dégager que de légères tendances en matière de définition du genre, de rôles sexués et de représentations. On remarque, malgré tout, qu'en opposition au schéma hétérosexuel traditionnel, la répartition des rôles est moins affirmée, le genre est moins normatif et est lui-même moins soumis aux normes. Les conclusions tirées de notre analyse montrent que les homosexuels s'écartent des stéréotypes et ne sont finalement pas si éloignés des hétérosexuels, la sexualité mise à part.

   
La notion d'homosexualité pose beaucoup de questions sociologiques et principalement des interrogations sur la détermination du genre. Il nous a fallu déterminer un champ d'étude, des limites à notre questionnement. Nous avons retenu comme problématique: « la communauté homosexuelle, vers une remise en cause du genre » car pour nous, l'homosexualité n'est pas seulement une question de mode de vie ou d'acceptation de soi mais un réel souci d'identification. L'idée à la base de notre enquête portait sur l'opposition du genre au schéma hétérosexuel traditionnel. Le genre dans la communauté homosexuelle nous apparaissait comme beaucoup moins normatif et la répartition des rôles en fonction du genre moins affirmée. C'est pourquoi nous nous sommes demandé comment pouvaient se construire les identités de genre dans le schéma de vie non classique, qu'est l'homosexualité. Nous avons voulu soulever les questions de norme, de modèle familial, d'identité et poser la possibilité d'un schéma de vie différent basé sur une orientation sexuelle sortant de la moyenne. Comment les homosexuels vivent-ils leur différence à travers le genre? Comment orientent-ils leur vie suivant des identités ambiguës?

    Un certain nombre d'hypothèses se sont succédées avant d'établir notre problématique. Dans le modèle hétérosexuel classique, préexiste une nécessité de la dualité des genres. On peut penser que les homosexuels s'affranchissent de cette question de genre, étant donnée qu'il ne subissent pas cette répartition genrée des rôles. De plus, au lieu de se cantonner à une attitude, une façon de penser et de ressentir totalement façonnée par un genre, les homosexuels « bricolent » leurs identités en se servant ça et là dans les genres, tant masculin que féminin. Cependant, si le genre est abordé différemment dans les identités, il n'en reste pas moins que les hommes homosexuels recherchent des hommes vraiment masculins et les femmes homosexuelles des femmes réellement féminines. L'homosexualité est très présente dans le discours social, politique et médiatique, mais comment se dire homosexuel aujourd'hui? L'homosexuel se sent souvent isolé et rejeté il se cherche un modèle identificatoire et sans cesse tend à imposer son choix de vie. Dire que l'on est « homo », c'est aussi évoquer sa sexualité. On peut alors se demander jusqu'à quel point le choix sexuel peut influer sur la construction identitaire et le mode de vie. De plus, le tissu social homosexuel est aussi divers que les gays et les lesbiennes eux mêmes alors peut-on tirer des conclusions générales sur une identité ou des identités homosexuelles? La question de genre dans le domaine de l'homosexualité apparaît donc très floue mais nécessairement dans une remise en cause des genres établis.

    Notre sujet aborde la sexualité des individus, et, bien que l’homosexualité soit moins tabou de nos jours qu’à certaines époques, elle reste tout de même un sujet sensible. Aussi, rencontrer des gens pour parler de leur homosexualité aurait été un travail difficile car la façon dont on envisage sa sexualité peut être un élément très intime de sa personnalité. De plus, lors de l’entretien, nous aurions dû aborder certaines facettes de la sexualité des personnes interrogées qui auraient eu une certaine propension à dissimuler. Nous pouvons penser que cette réserve est due au fait que sur Caen, terrain sur lequel nous devions mener notre étude, la communauté homosexuelle est assez restreinte et que, certainement, les gens n’avaient pas envie de se dévoiler et que soit colporter des informations personnelles à leur sujet. Bien que nous sachions que la discrétion est de rigueur, rien ne garanti aux personnes volontaires notre bonne foi.

    Aussi, il nous est apparu évident que, peut importe la méthode que nous choisirions, nous devrions élargir notre terrain, quite à abandonner la ville de Caen et ses environs. Voici la deuxième raison pour laquelle nous avons choisi le questionnaire plutôt que l’entretien. Il ne nous était, en effet, pas possible de nous déplacer pour aller faire passer des entretiens. Aussi, le questionnaire nous est apparu comme la solution appropriée à nos problèmes car, avec les moyens que nous offre Internet, nous étions en mesure de contacter et de faire circuler notre questionnaire.

    Pour le choix de l’échantillon, nous avions préalablement choisi d’interroger nos connaissances, par souci de facilité. Cependant, comme nous l’avons expliqué auparavant, une certaine réserve due à la confiance est venue interférer. Et à celle-ci se sont ajoutés certains tabous dus à notre proximité affective et à nos liens amicaux. Aussi, avons nous décidé de prendre un échantillon ayant le moins de liens possibles avec nous.

    Nous avons donc utilisé Internet. Nous nous sommes inscrits sur un chat gay « Gaypax ». Nous nous sommes présentés, nous avons expliqué les raisons de notre présence sur le site et avons proposé aux gens de participer à cette enquête. Les réponses étaient rares, les réponses positives encore plus, notamment de la part des femmes. Nous avions choisi de mettre « Homme » lorsqu’on nous à demander notre sexe. Cela à été facteur de problèmes, car peu de femmes acceptaient de répondre à notre requête. En discutant avec une femme qui était sceptique et hésitait à nous donner son adresse email, elle nous a expliqué qu’en étant présentés en tant qu’homme, les femmes présentes sur le chat pouvaient croire que cela n’était qu’une « technique de drague farfelue d’un hétérosexuel désespéré ». Aussi, nous avons créé un nouveau compte où cette fois, nous nous présentions comme étant une femme. Cela nous a permis d’avoir un plus grand nombre de volontaires de sexe féminin dans notre échantillon. Lorsque la réponse était positive, nous avons envoyé par mail le questionnaire qu’ils nous ont retourné une fois celui-ci complété. Lorsqu’une réponse demandait un approfondissement, nous leur demandions de compléter leurs réponses en utilisant « Windows Live Messenger », un logiciel permettant de discuter en temps réel.

    Utiliser Internet nous a aussi permis de choisir des gens ne vivant pas dans l’agglomération de Caen ou dans ses environs. Ainsi, nous avons pu interroger des individu vivant dans toute la France. Cela nous a aussi permi d’interroger des gens de tous âges, ce qui n’aurait pas été le cas si nous avions interroger uniquement nos connaissances qui se situent principalement dans la tranche de 18 à 25 ans.

2) Analyses et conclusions

    Notre analyse portant sur une remise en cause du genre repose sur un échantillon comprenant 55% de personnes se définissant comme « gay », 10% comme « lesbienne », 25% comme « bisexuel » et enfin 15% comme « bisexuelle ». Il ressort que les normes que sont « masculin » et « féminin » s’appliquent à la communauté LGBT pour 55% des personnes interrogées. Pour cette majorité, un homme reste un homme et une femme reste une femme, peu importe leur sexualité. Les 45% restant évoquent le fait que les gays, lesbiennes ou bisexuels sont trop éloignés de ce que l'on entend par « féminin » et « masculin » pour que l’on puisse les désigner ainsi. La possibilité d'application des normes « masculin-féminin » dans la communauté LGBT se retrouve dans le fait que 75% des hommes pensent appartenir au genre masculin et 50% des femmes au genre féminin. De plus, aucun des deux sexes n'avoue se reconnaître dans le genre qui, traditionnellement, lui est opposé. Les personnes ne s'apparentant pas eux-mêmes à l'un ou l'autre des genres considèrent seulement avoir une identité ambiguë.

    Ces chiffres prouvent que, contrairement aux idées reçues, les homosexuels et bisexuels se reconnaissent dans le genre correspondant à leur sexe. Cette tendance va à l'encontre des stéréotypes affirmant que l'homosexualité serait le fruit du refoulement de son propre sexe. Ainsi, on ne devient pas homosexuel parce que notre genre ne nous convient pas. D'ailleurs, une très large majorité (90%) de la population intéressée affirme qu’elle n’aurait pas préféré être de sexe opposé.

    Si les homosexuel(le)s et les bisexuel(le)s pensent appartenir au genre qui leur est prédéfini, ils se sentent toutefois à 55% différents des hétérosexuel(le)s de même sexe qu’eux(elles). Ils l’expliquent généralement par le fait qu’ils évoluent dans une toute autre culture, qu’il n’ont pas les mêmes attirances, les mêmes désirs, ni les mêmes attentes. Dans leurs esprits, la communauté LGBT est un monde « à part » avec ses propres codes, ses propres normes et ses propres valeurs. On y trouve en effet une culture et des représentations différentes de celles du « monde hétérosexuel ».

    Cette différence peut s'expliquer en partie par la définition d'une identité qui serait empreinte de traits typiquement masculins et typiquement féminins sans pour autant interférer sur leur appartenance à l'un ou l'autre des genres. Si le fait d’avoir emprunté des éléments propres à l’autre genre n’est pas partagé par le majorité des individus sondés, il n'en reste pas moins que neuf des vingt personnes interrogées se retrouvent dans cette idée. Des éléments propres au « féminin » et propres au « masculin » peuvent ainsi circuler entre les genres. On peut alors comprendre que les homosexuels se façonnent une identité en ajoutant aux caractéristiques de leur genre celles du genre « opposé » qui leur semblent convenir à leur état d'esprit. On retrouve le souci d’apparence, le raffinement et la sensibilité que s’approprient certains hommes. Les femmes, quant à elles, peuvent emprunter les goûts vestimentaires ou encore la vulgarité au genre masculin. Le fait qu'ils s'accaparent certains traits de l'autre genre ne signifie pas pour autant qu'ils abandonnent leur identité principale. Ces caractères s'y trouvent greffés. En effet, moins de gens considèrent avoir délaissé des éléments de leur genre (seulement 35%) que de gens ayant le sentiment d'en avoir emprunté (45%). Toutefois, les individus composant ces 35% citent comme éléments abandonnés: la féminité pour les femmes et le côté macho, voire rustre, la brutalité, la virilité, des passions comme le football ou la mécanique, pour les hommes. Le remaniement des identités peut se manifester de façon plus subtile. On s'en rend compte à travers les affinités amicales majoritairement indifférenciées en fonction du sexe mais légèrement plus prononcées vers le sexe opposé. Si l'on reprend la thèse de Whitehead et Barret selon laquelle la sociabilité amicale féminine est régie par le « face-à-face » et celle des hommes par le « côte à côte », on pourrait soumettre l'hypothèse que cette mixité des genres dans les identités transparaît dans les comportements. Ainsi, lorsqu'un homme va préférentiellement avoir des amitiés féminines, il va adopter avec elles l'attitude typique du « face-à-face », et inversement pour les femmes lorsqu'elles côtoient des hommes. Ceci est un indice du mélange de caractéristiques genrées.

    Toute la question du genre dans l'homosexualité réside dans le fait que le couple soit composé de deux personnes de même sexe. Il paraît évident que les rôles sexués dans le couple homosexuel vont se trouver brouillés. En effet, contrairement au couple hétérosexuel où les rôles de « femme » et d' « homme » sont clairement définis, le couple homosexuel aspire à une égalité. Une large majorité (80%) des personnes sondées affirme ne pas penser avoir un rôle différent de celui de leur conjoint au sein du couple. Cependant, il existe sur certains points des similitudes entre les couples hétérosexuels et homosexuels, notamment dans le choix du partenaire. Il s'avère que les homosexuels ne recherchent pas massivement des hommes situés aux extrêmes des stéréotypes du genre. Ainsi, on observe que les hommes ne sont pas majoritairement attirés par l'« homme macho » (37,5%) et encore moins par l'« homme maniéré » (0%) mais principalement par des hommes dits « classiques » (62,5%). L'attirance des femmes vers un type ou l'autre de femme n'est pas explicite dans la mesure où leur nombre dans notre échantillon est insuffisant. La tendance dégagée tend à montrer que les femmes sont d’avantage attirées par des femmes « très féminines ». Cette affirmation va à l'encontre des conclusions que nous avons pu tiré cependant leur nombre réduit nous permet de penser que cette inclination n'est pas représentative de l'ensemble.

    Afin de comprendre la répartition des rôles dans le couple homosexuel, il faut s'intéresser à leurs pratiques c'est-à-dire aux habitudes de couple, qu'ils ne soit que tous les deux ou en compagnie de tierces personnes et aux interactions au sein même du couple ainsi qu'aux relations que celui-ci entretient avec le monde extérieur. Autant d'individus sondés se prononcent pour affirmer que les pratiques des couples homosexuels sont similaires aux pratiques des couples hétérosexuels que pour affirmer qu'elles sont différentes.


    En outre, il faut aussi se préoccuper de la représentation du rôle de chacun des partenaires au sein du couple. Pour cela, on peut réutiliser le concept de « domination masculine » de Bourdieu. Cela se traduit par une primauté donnée au genre masculin et une supériorité de l'homme sur la femme notamment dans le fonctionnement du couple. Interrogé à ce sujet, aucun des membres de la communauté LGBT ne trouve normale cette domination que l’on trouve dans les couples hétérosexuels, ils la désapprouvent à 55%. Néanmoins, une part non négligeable (45%) avoue être indifférente à la question. S'intéresser à la suprématie masculine exercée dans le couple hétérosexuel va nous permettre d'effectuer un glissement vers les rapports de domination , s'ils existent, entre partenaires de même sexe.

    Trois personnes sur quatre sont en accord avec l'idée qu'il existe une ascendance d’un partenaire sur l’autre dans les couples homosexuels. Cependant, ils affirment nettement que cette domination ne s'apparente pas à une redistribution des rôles « homme »/« femme ». De plus, il faut noté que nombreux sont ceux affirmant qu'elle n'est pas présente dans tous les couples et qu'elle dépend des personnalités respectives des conjoints. Plus de 60% des personnes questionnées ne cautionnant pas la domination masculine pensent en retrouver une forme similaire dans le couple homosexuel. Cela nous permet de penser que leur désapprobation proviendrait du fait qu'elles y soient ou qu'elles y aient été confrontées dans leur propre couple.

    En définitive, il paraît délicat d'émettre des conclusions catégoriques sur une potentielle remise en cause du genre puisque aucune tendance clairement définie ne se dégage. Il semble ainsi complexe de soumettre une règle appropriée à l'ensemble de la communauté LGBT, étant donné la pluralité des cas de figure que l'on y trouve. Cette impossibilité pourrait expliquer que la majorité des personnes interrogées (60%) pensent que l'ambiguïté qui règne sur la question du genre dans l’homosexualité interfère dans l’acquisition des droits et la reconnaissance des homosexuels. Malgré les interrogations que pose la notion de genre appliquée à la communauté homosexuelle, la création d'un nouveau genre qui permettrait de mieux définir une « identité homosexuelle » est jugée impossible par la plupart des individus sondés (60%). Toutefois, une petite majorité (55%) estiment qu'elle serait un moyen de réduire l'oppression, la stigmatisation, les préjugés, l'intolérance en proposant un autre regard sur l'homosexualité et en permettant une plus grande acceptation. Néanmoins, certains émettent le risque à long terme d'une catégorisation de la condition.

Conclusion

    La construction des identités de genre dans le schéma de vie non classique qu'est l'homosexualité est soumise à la diversité des situations et à la subjectivité des acteurs. Dans le cas de la communauté LGBT, on ne peut pas réfléchir en terme de globalité étant donné qu'aucune forme d'identité prédomine et que chacun se cherche un modèle identificatoire qu'il façonne en fonction de sa propre personnalité. Ainsi, nous n'avons pu dégager que de légères tendances en matière de définition du genre, de rôles sexués et de représentations. On remarque, malgré tout, qu'en opposition au schéma hétérosexuel traditionnel, la répartition des rôles est moins affirmée, le genre est moins normatif et est lui-même moins soumis aux normes. Les conclusions tirées de notre analyse montrent que les homosexuels s'écartent des stéréotypes et ne sont finalement pas si éloignés des hétérosexuels, la sexualité mise à part.

    Afin d'approfondir l'étude, nous pourrions aborder le ou les mode(s) de vie homosexuel(s), s'intéresser plus concrètement à leur quotidien. Il s'agirait de s'intéresser davantage aux pratiques qu'aux représentations et plus à l'organisation qu'à l'identité. Pour cela, la Gay Pride, le militantisme ou encore l'homoparentalité seraient des pistes intéressantes d'enquête. De plus, nous pourrions élargir notre champ d'étude en y incluant des cas plus spécifiques tels que le « transgenre » ou le phénomène « queer ». Si l'homosexualité est très présente dans les discours médiatique et politique, la recherche sociologique en la matière n'est pas épuisée.

Bibliographie


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