La Décohabitation des Jeunes Adultes
Introduction
Les solidarités familiales concernent tous les membres de la famille et évoluent suivant les périodes de la vie. Chaque étape de la construction de soi est un moment pivot qui remet en question les rapports familiaux. Les échanges symboliques et matériels entre parents et enfants sont inhérents à la compréhension de l'organisation de la famille. En effet, l'axe parents-enfant est fondamental et central dans l'étude des solidarités inter-générationnelles. Les parents représentent un appui majeur lors des moments clés de l'existence. Le passage à la vie d'adulte apparaît comme une construction vers l'autonomie et requiert un soutien actif des parents. L'étape marquante et significative de la prise d'indépendance du jeune adulte est certainement la décohabitation. Quitter le domicile familial marque une rupture dans les relations entretenues jusqu'à lors entre les acteurs. Ainsi, comment se transforment les liens tissés entre les deux générations? Assiste-t-on à un affaiblissement ou un renforcement des échanges? Notre enquête a pour ambition de cerner dans quelle mesure les solidarités sont bouleversées dans un tel contexte de séparation.
I - Cadre sociologique et concepts
1) Solidarités Parents/Jeunes adultes en
quête d'autonomie
Claudine Attias-Donfut nous rappelle que la société se reproduit, se transforme et se perpétue à travers la transmission et les influences intergénérationnelles (cf: Les solidarités entre générations). La famille est ainsi le lieu de rencontre principal des générations. De plus, avec l'allongement de la durée de vie, le bastion familial tend à être multigénérationnel. Elle nous précise qu'il faut s'attarder sur l'importance et le sens des flux d'échanges déterminés par les positions des membres de la famille dans le cycle de vie. On observe alors que les solidarités familiales sont principalement mobilisées dans certaines étapes de la vie comme l'entrée des jeunes dans l'âge adulte ou la vieillesse, finalement, les moments clés où les risques de dépendance augmentent.
Avec l'apport conceptuel de l'ouvrage collectif dirigé par Michel Latchoumanin et Thierry Malbert, Familles et parentalité, on saisit les tensions symboliques qui s'opèrent à l'entrée des jeunes adultes dans la vie d'adulte.Pour Sylvain Cubizolles, la décohabitation se situe entre autonomie et dépendance familiale des jeunes adultes. Auparavant, le jeune quittait le foyer parental lorsqu'il avait atteint la majorité légale. Mais aujourd'hui, les études plus longues et la précarité professionnelle accrue, l'entrée dans l'âge adulte ne bénéficie plus des mêmes repères. En effet, famille et jeunes adultes sont contraints à une cohabitation prolongée. Le soutien de la famille se prolonge mais cette prise en charge des jeunes dans leur quête d'insertion pose de nouvelles interrogations. Cette évolution se caractérise par une dualité entre des jeunes qui tentent de s'émanciper et de devenir adulte dans une relation de dépendance et une famille dont le rôle et les responsabilités doivent changer en conséquence. En, les jeunes adultes se trouve pris entre deux feux, un désir d'autonomie et une dépendance à la famille de plus en plus forte. L'indépendance économique du jeune adulte joue un rôle important dans la forme de cohabitation ou de décohabitation: plus le jeune est autosuffisant financièrement, moins la dépendance à ses parents est présente.
C. Attias-Donfut revient sur les évolutions apparues en terme de décohabitation. Depuis la fin des années 1970, les jeunes quittent le domicile familial, vivent en couple et ont des enfants de plus en plus tard car parallèlement apparaissent un prolongement des études et une entrée plus tardive sur le marché du travail. En prenant l'année 1990, on se rend compte que 56% des jeunes de 22 ans vivent au foyer familial, c'est le cas pour plus de 25% des jeunes de 25 ans et encore 10% des 29 ans. D'autres tendances peut-être dégagées: les étudiants partent plus tard que les chômeurs, les chômeurs plus tard que les inactifs. On s'aperçoit aussi que les garçons partent plus tard que les filles. L'allongement des études, les raisons économiques et les modifications des relations parents – enfant en sont les principaux facteurs. Cependant les motifs de départ ou non peuvent être variés. En effet, les problèmes économiques ou le choix de vivre ensemble (« pas de raison de partir ») peuvent expliquer que le jeune adulte décide de rester chez ses parents. Au contraire, le climat familial tel qu'il est vécu par les jeunes peut inciter à partir plus tôt. Une éducation plus tolérante peut entrainer un départ plus tardif, à l'inverse un éducation stricte et autoritaire peut déboucher sur un départ plus tôt de l'enfant, tout comme la mésentente entre les parents. Parallèlement, on observe que les aînés partent plus jeunes le plus souvent. Vincenzo Cicchelli ajoute à cela que le jeune adulte est à la recherche d'une place dans la communauté familiale, il n'a plus sa place dans l'espace domestique . Le départ peut être perçu comme une nécessité, selon lui, « partir pour ne pas étouffer ». L'autorité trop forte, un climat conflictuel ou une mésentente peut être à la base de la décision de quitter le domicile familial.
2)Moment clé, la décohabitation: Enjeux et modifications
L'accroissement de la scolarité au long du XXème siècle, apparaît avec l'investissement de l'enseignement secondaire et supérieur. Cette évolution a créé un prolongement de la prise en charge des familles notamment dans le cas de la décohabitation. Ainsi, on observe que les étudiants reçoivent de leurs parents une aide monétaire très précieuse. L'apport financier de la génération pivot (les parents) aux jeunes a une valeur utilitaire. Sur ce point, les analyses de Claudine Attias-Donfut et Vincenzo Cicchelli se recoupent. Des biens et services sont mis à la disposition des jeunes par les parents comme demeurer au domicile parental ou résider dans des logements payés par eux. L'aide financière accorde la primauté au sens descendant tandis que le soutien affectif est partagé dans les deux sens. Si l'on s'intéresse aux solidarités à travers les services entre les deux génération, comme l'a fait C. Attias-Donfut, on s'aperçoit qu'elles sont plus forte dans l'axe parents – enfant. Concrètement, les parents s'investissent dans des tâches d'appui matériel: prêt de véhicule, dons en nature, aménagement du logement, aide au linge, démarches administratives... Les enfants vont effectuer des services plus ponctuels en direction de leurs parents: bricolage, courses, soins des animaux et plantes. La famille reste un acteur prépondérant du soutien matériel accordé au jeune adulte qui aggrave l'impact du prolongement de la dépendance. Vincenzo Cicchelli reprend lui aussi des faits marquants de solidarités familiales: quatre étudiants sur dix voient leurs parents au moins une fois par semaine, un étudiant sur trois dort au domicile familial une fois par semaine ou plus et six sur dix font ou font faire le lessive chez leurs parents. On s'aperçoit donc très nettement que les parents occupent une place indispensable dans la quête de l'indépendance, ils servent de variable d'ajustement pour favoriser la transition vers l'âge adulte et l'indépendance totale.
Un certain nombre d'enjeux apparaissent lorsque l'on s'intéressent aux relations parents – jeunes adultes. Les parents veulent favoriser le pasage à l'âge de la maturité et de la responsabilité. Ainsi, d'après le phènomène de soutien prolongé des parents, on assiste à un système d'obligations mutuelles. Les jeunes se doivent de réussir scolairement, en contre-partie les parents ont pour devoir d'assurer la prise en charge. C'est dans La construction de l'autonomie que V. Cicchelli développe ce point. Selon lui, les jeunes adultes sont porteurs de capital scolaire, leur identité se caractérise par leur position dans le cycle de vie et le lien de filiation. Les parents, quant à eux, sont des individus ayant des obligations à l'égard de leurs enfants comme membre majeur de la communauté familiale. La dimension scolaire du lien de filiation invite les jeunes effectuant des études à mériter la prise en charge de celles-ci. Les parents surveillent leurs enfants étudiants pour les responsabiliser. Après son départ, l'enfant est confronté à différents changements, il doit apprendre à être lui-même et réduit l'autorité négative des parents en modifiant leurs relations. Malgré la séparation, les parents peuvent continuer à guider leurs enfants et à leur transmettre des valeurs. Mais lorsque l'enfant part, il a pour enjeu d'être digne de la confiance.
Le regard sociologique doit s'intéresser aux étapes permettant de combiner l'accès à l'autonomie et le maintien des liens néanmoins ceux-ci se traduisent généralement par une relation de dépendance presque égémonique. Vincenzo Cicchelli soutient beaucoup l'idée d'une dépendance presque inconsciente mais surtout très présente lorsqu'on s'intéresse aux rapports entre parents et jeunes adultes. Le prolongement du soutien des parents amplifie « l'exisence de tensions, et des compromis qui en découlent, entre l'éducation dispensée aux jeunes adultes et la quête de leur identité et place dans la société ». Cicchelli ajoute: « l'allongement de la socialisation familiale via la poursuite de la scolarisation est un processus lourd de conséquences pour les deux générations ». L'étudiant peut vivre de façon confortable ou inconfortable la prise en charge de ses études. Les parents sont à la fois une ressource et un obstacle pour être autonome. Être à la charge de ses parents c'est aussi être entre la gêne et l'aisance car même s'ils assurent une sécurité, il apparaît pour les enfants ont l'impression d'imposer des sacrifices aux parents. Le maintien des jeunes dans la dépendance entraine une nouvelle configuration des rôles, d'espaces de négociation et d'épanouissement.
Les solidarités parents – enfants est un lieu de réciprocité, de responsabilité, de confiance et d'autonomie. Le soutien parental est primordial dans la réussite scolaire mais les jeunes adultes doivent concilier entre désir d'autonomie, investissement dans les études ou le travail et épanouissement amical et sentimental. L'étude des solidarités entre parents et enfants lors d'une étape aussi importante que le départ du foyer entraine la nécessité de reformuler les relations.
II - A propos de l'enquête
Terrain et méthode appliquée à l'étude
Le chemin vers la vie adulte ne semble pas s’apparenter à un parcours linéaire. Il prend d’avantage la forme d’un escalier avec différents paliers. Chacun de ces paliers, s’il permet une plus grande autonomie et une plus large responsabilisation, est aussi synonyme de bouleversements dans la structure familiale et dans les relations entretenues entre les membres du groupe. Nous avons choisit de travailler sur les solidarités familiales dans ces contextes. En effet, les changements engendrés vont, d’une manière ou d’une autre, modifier ces liens.
L’un des paliers les plus importants et qui marque un réel pas vers la vie d’adulte responsable et autonome est la décohabitation. Ce passage, d’une situation de cohabitation des parents avec leur enfant à une séparation de domicile, marque pour toute la famille une modification majeure. Cependant, nous avons restreint notre enquête au lien parents - enfant en délaissant les autres liens rattachant l’enfant au reste de la famille. Ainsi, les parents, qui s’occupaient de leur enfant au quotidien n’ont plus cette tâche à accomplir et le jeune doit, pour sa part, prendre de nouveaux repères dans un monde qu’il ne connaît que peu. Nous nous somme demandés ce que pouvaient devenir les solidarités familiales suite à des telles perturbations . Sur quoi reposent désormais les solidarités? Quelle est alors la nature des échanges? Dans cette étude, nous avons choisi d’étudier une évolution, il nous était donc paru nécessaire de nous intéresser à l’« après - décohabitation », mais aussi à l’« avant - décohabitation ». Notre problématique est donc l’évolution des solidarités familiales parents - enfant lors de la décohabitation des jeunes adultes.
Nous avons formuler plusieurs hypothèses, en nous aidant de nos lectures, afin de guider notre recherche. Tout d‘abord, il nous a fallu distinguer deux cas de décohabitation. Le premier étant le cas où la décohabitation se déroule dans un contexte serein, et le second dans un climat conflictuel. Une fois cette distinction faite, nous avons pu émettre des hypothèse en prenant en compte les deux cas de figure possibles. Ainsi, nous sommes partis de l’hypothèse que lorsque la décohabitation s’est effectuée dans un climat conflictuel, les solidarités sont moins importantes, tandis que les liens seront maintenus autant que faire se peut dans le cas d’une bonne entente. Nous avons pensé que la décohabitation, si elle se faisait dans un contexte serein pouvait tout aussi bien être mal vécue que bien vécue, alors que dans le cas d’un conflit, il nous semble qu’elle ait d’avantage une propension à améliorer les liens et à renouveler des formes de solidarités perdues ou en perdition.
Afin de mener à bien notre enquête, nous avons choisi une méthode quantitative, la passation de questionnaires. La méthode qualitative par entretien aurait certainement permis d’approcher de plus près les représentations des individus quant au rapport qu’ils entretiennent avec leurs parents, mais aussi d’approcher leur pratiques avec plus de finesse.
Cependant, afin de pouvoir tirer de notre enquête une tendance générale, nous avons trouvé préférable de faire passer des questionnaires, sachant que le nombre d’entretiens aurait été plus limité. Nous avons donc tenté de développer suffisamment la part subjective dans le questionnaire. Nous avons dû faire face à une difficulté, à laquelle nous n’aurions peut être pas eu avoir affaire, ou dans une moindre mesure, avec les entretiens. En effet, lors des entretiens, l’intervieweur n’intervient que très peu et ne laisse donc que peu de place aux prénotions personnelles. Or, nous possédions déjà des représentations bien définies quant à la décohabitation, l’ayant nous-même préalablement vécu ou étant en train de l’envisager. Cet subjectivité posa des problèmes lors de l’élaboration du questionnaire. Il nous a fallu faire abstraction de notre jugement et appréhender la réalité concrète en évitant d’orienter les questions.
Notre échantillon ne comporte pas de limites d’âge précises. Nous avons simplement veillé à ce que les jeunes interrogés aient vécu la décohabitation durant les dernières années. Ce critère permet, en effet, une plus grande proximité des interrogés à leurs conditions de séparation et du contexte dans lequel s‘est produite leur décohabitation. Toutefois, nous n’avons pas restreint totalement la limite de temps écoulé depuis la séparation. En effet, cela nous invite à étudier comment évoluent les solidarités familiales, non plus seulement pendant la période de rupture, mais aussi pendant les années qui suivent.
Nous avons choisi comme terrain d’étude la ville de Caen, et plus précisément l’Université de Caen. En effet, l’arrivée à l’Université est l’occasion pour beaucoup d’étudiants de quitter le domicile familial et de s’installer dans leur propre logement. Ainsi, ce cadre nous aurait permis de trouver une population suffisante pour notre enquête.
Conclusion
La décohabitation permet aux jeunes adultes de se responsabiliser, c'est le premier pas vers l'autonomie. Le développement d'une scolarisation plus longue et la mise en couple plus tardive ont créé un phénomène de dépendance des enfants envers leurs parents. Les solidarités familiales se modifient mais restent très fortes dans l'axe descendant. Demeure un soutien matériel et affectif des parents malgré l'éloignement. La décohabitation peut être vécue comme une séparation douloureuse, un passage obligé ou une issue aux conflits familiaux. La variété des situations ne nous permet pas de dégager une règle générale expliquant la manière de vivre cette transition. Dans le cas des étudiants, on peut distinguer ceux qui vivent pleinement leur indépendance, même si perdure un apport financier des parents, de ceux ressentant toujours le besoin d'une affectivité parentale très forte et dont l'autonomie se limite au simple fait de ne plus vivre chez leurs parents.
